Label européen des data centers : un site classé A assèche un village, qui doit désormais afficher sa propre étiquette G
Depuis le 21 septembre, les centres de données européens reçoivent une note de A à G pour leur consommation d'énergie et d'eau. Mediatart a enquêté dans une commune fictive de 900 habitants voisine d'un campus classé A, où les robinets coulent trois heures par jour.

L'étiquette est accrochée au grillage du campus, à hauteur des yeux, dans un cadre en verre traité anti-reflets. Un grand A vert, « efficacité exemplaire ». Elle a été délivrée en vertu du nouveau label européen des centres de données, qui note les sites de plus de 500 kilowatts de A à G selon leur consommation d'énergie et d'eau.
Cinq cents mètres plus loin, à l'entrée de Vaulmorin, commune fictive de 900 habitants, une autre étiquette a été posée par la préfecture. Un grand G rouge. Selon le même barème, appliqué « dans un souci de cohérence territoriale », le village présente « une consommation d'eau par habitant excessive au regard des usages numériques produits ».
Une note relative
L'explication tient dans une subtilité du barème : la note est relative. Un centre de données obtient un A s'il consomme moins que les autres centres de données, quelle que soit la quantité. Celui de Vaulmorin prélève chaque jour l'équivalent de la consommation de 30 000 habitants. Mais ses concurrents en prélèvent davantage, ce qui fait de lui un modèle.
Les chiffres bruts, site par site, ne sont pas publiés, au nom du secret des affaires. Seule la lettre est publique. Un fonctionnaire européen interrogé par Mediatart résume : « Nous donnons au citoyen ce dont il a besoin : une couleur. »
L'IA qui rédige le plan d'économies d'eau
Depuis juillet, les robinets du village ne coulent que de 6 h à 9 h. La mairie a reçu un « plan de sobriété hydrique » de quinze pages, rédigé par un modèle d'IA hébergé dans le centre de données voisin. Il recommande aux habitants de « réduire les usages non essentiels de l'eau, comme l'arrosage, la vaisselle quotidienne et les bains d'enfants ».
Il recommande aussi d'« accompagner les habitants vers des usages à plus forte valeur ajoutée », par exemple des abonnements numériques, « dont l'empreinte hydrique est déjà prise en compte dans le label A ».
La source
Le maire, un agriculteur à la retraite, a fait venir un sourcier. Le sourcier a trouvé de l'eau sous la place de l'église, à huit mètres. Les habitants ont creusé eux-mêmes, un week-end, avec des pelles et une pelleteuse prêtée par un cousin.
La source coule maintenant dans un vieil abreuvoir. Elle n'a pas d'étiquette. Les enfants s'y baignent les pieds le soir, et les anciens viennent y remplir des bouteilles en parlant de la pluie, comme avant, quand elle tombait encore pour tout le monde.
Yanis Ferrandou
Dossier : Algorithmes et surveillance